vendredi 12 août 2016

L'emportée

Ce morceau m'a accompagnée dans l'écriture de ce texte. Si vous voulez qu'il accompagne aussi votre lecture, c'est par ici.

Elle regardait l'orage se former devant elle. L'immense baie vitrée du 30ème étage de cet hôtel insensé lui offrait un horizon à 360° sans équivalent, maigre consolation de ses horaires à l'envers et de ses talons douloureux. Les éclairs brûlaient le ciel sombre de Singapour cette nuit-là. Ça ressemblait à cette colère en elle, qui trouve de l'élan dans son petit corps. Ça ressemblait à cette boule d’électricité qu'elle façonnait malgré elle, à ces vents déments conduisant cette rage immobile qu'elle faisait taire.

Les derniers clients venaient de quitter le bar de travers, le pied brumeux et l’œil hésitant. Ou peut-être était-ce l'inverse. C'est au bar des hôtels et tard dans la nuit que se font et défont les discrets à-cotés de la vie professionnelle de ces grands pontes de rien du tout. Il était cette heure-là, celle où l'on ne sait plus dire s'il est tard ou bien tôt. C'est toujours ce moment-là qu'Emilie choisissait pour profiter du spectacle des cieux courroucés, cette heure extravagante où elle pouvait alors donner cours à toute sa déraison dans une course effrénée sur le tapis de la salle de sport de l'hôtel surplombant la ville. 

La foulée légère, elle enroulait dans ses doigts ses longs cheveux cuivrés, livrant alors sa nuque au vide aliénant qui l'habitait. C'est alors qu'elle frémit sous l'étreinte familière et délicate d'une petite main se posant sur sa taille. Elle savait qu'il viendrait ce soir. Elle ne savait pas que cette fois-ci, elle y croirait plus encore que la veille, plus encore que l'avant-veille. Plus encore que jamais.

Il lui arrivait parfois de se battre contre des fantômes, se mouvant dans le regard bleu d'un petit habitant du coin de la rue, se glissant dans une cheville potelée au bord de la piscine, s'enrobant d'une odeur asservissante sur un quai au hasard. Mais depuis son arrivée au bout du monde, 4 ans auparavant, jamais aucun fantôme n'avait serré sa taille avec cette tendresse d'enfant dont elle souhaitait plus que tout au monde qu'elle fut réelle rien qu'un instant.

Stoppant soudainement sa course, elle ferma ses paupières brisées. Si fort. Fort à s'en donner la migraine. Elle reconstruisait malgré elle le souvenir d'un visage tant caressé, détaillé, savouré. Elle coinça silencieusement la montée d'un sanglot dans sa poitrine, l'empêchant d'atteindre sa gorge qu'elle se refusait à libérer.

Consciente de sa folie, elle chassait douloureusement l'espoir qui lui égratignait l'âme ; l'étreinte se fit moins perceptible, plus réservée. Elle se représentait chacun de ces doigts qu'elle avait si souvent aimés, serrés, chéris. Si souvent et pendant si peu de temps. Un par un, elle les sentit quitter sa peau, ces doigts qu'elle avait fabriqués aux creux de son ventre. C'est alors que délicatement, pour ne pas le brusquer, l'une après l'autre, elle repoussait les images de cet enfant qu'elle n'aura plus.

Elle n'attendait personne ici, non. Ni ici, ni nulle part, d'ailleurs. Personne, jamais. Plus jamais personne.

- Et demain, il reviendra, murmura-t-elle tranquillement.

vendredi 8 juillet 2016

L'histoire de la vache et de la grenouille

Avant-propos : dans ce texte, le « je » n’est pas un « moi ». Mais c’est vrai que parfois il peut s'en approcher.

Oui, madame, c'est sûr, si j'avais vos fines épaules et vos hanches étroites, vous ne vous agaceriez pas que j'empiète sur votre espace. Pourtant, croyez-le bien, je fais de mon mieux avec le corps que j'ai. De mon mieux pour être la plus plume possible. De mon mieux. De mon mieux pour que personne d'autre que moi ne s'aperçoive de ma présence. Le ventre serré entre mes coudes, mes coudes serrés contre mon corps, mon corps serré contre la porte. Ne gêner personne, ne pas leur imposer mon corps, couvrir mon corps, ranger mon corps dans un coin. Me faire souris, me faire oublier. 

Oui, madame, croyez bien que je les connais, ces fesses hautes qui vous importunent, ces cuisses molles que vous détaillez, ces bourrelets qui m’étouffent. Croyez bien que je les connais, ces chevilles dodues, ces genoux disgracieux, ces mollets plus larges que votre taille. Croyez bien que je les connais, ces joues rondes qu’on agrippe, ce cou qui se double, ces paupières qui tombent. Je les connais par cœur. Je les ai évalués sous toutes les coutures, dans toutes les positions, dans de nombreux miroirs. Je les ai évalués toutes ces années, et toujours - ou presque toujours - les yeux rouges, à la fin.

Oui, madame, je vous dégoûte, avec mon gras, là. Je le sais, je le vois. Je ne vois que ça dans votre regard dur, dans vos gestes agacés, dans votre attitude déplacée. Il fait chaud ce jour-là, dans ce métro de la ligne 4. Pensez-vous donc qu’il m’est agréable de transpirer plus vite et plus généreusement que vous ? Pensez-vous qu’il m’est agréable de sentir mon corps rougir, mon visage se liquéfier, mon dos ruisseler alors que vous restez intacte sous votre mascara ? Pensez-vous qu’il m’est agréable de voir mes cuisses s’irriter sous le frottement causé par mes simples pas ? Pensez-vous qu’il m’est agréable de choisir de ne pas m'asseoir sur un siège parce que mon large fessier n’y tiendrait peut-être pas tout entier sans frôler votre jambe et attiser votre feu ? Puis ne faire que susciter la honte de me tenir là, grasse et dérangeante, épaisse et encombrante. 

Vous ne pensez pas tout ça, non. Voilà qui ne vous effleure pas même une seule seconde, et certainement avez-vous d’autres soucis, vos soucis, de plus lourds peut-être. Ce que vous pensez, c'est qu’à cet instant ma présence ici vous incommode, mon corps mal ajusté vous agresse, ma sueur vous écœure, mes hanches vous bousculent. Vous semblez me subir, mais c'est moi qui subis, moi et moi seule. Vous pensez que « ces gens-là », les gens comme moi, n’ont pas une miette de volonté. Vous pensez que je devrais faire du sport, ou plus de sport. Vous pensez que je devrais manger moins, manger mieux, manger des légumes, arrêter le sucre, Vous pensez que c'est simple et que quand on veut on peut. Vous pensez que je devrais m’habiller de vêtements amples, de vêtements sombres. Vous pensez que je suis faible, que je suis lâche, que je me laisse aller, que je ne me respecte pas et que je ne vous respecte pas en m’imposant à vous. 

Vous ne savez pas à quel point je suis solide, tellement plus solide que vous, madame. 

Et la prochaine fois - de grâce ! – pensez à dissimuler l’écran de votre téléphone lorsque vous écrirez à votre ami qu'une « grosse vache prend toute la place en plus ».

Sachez que parfois, la vache voudrait bien se faire plus petite que la grenouille.

mardi 10 novembre 2015

Octobre noir

Elle avait attendu des heures ce jour-là, accompagnée de son mari. Tout maladroit qu'il fut, il était son unique repère dans le labyrinthe qu'elle s'apprêtait à défier. Ils se parlaient à peine, échangeaient quelques mots vains au sujet du confort des fauteuils, de l'amertume du café et du retard convenu du chirurgien. Ils en souriaient encore à ce moment-là, s'offrant l'un l'autre de petites secondes d'insouciance, dans ce lieu qui rythmerait bientôt leur quotidien.

L'entretien avait duré une dizaine de minutes. Elle n'en avait que peu de souvenirs ; elle n'avait retenu que ces quelques mots qui fronçaient déjà ses sourcils depuis plusieurs semaines, depuis que son gynécologue l'avait regardée avec cet œil grave et sérieux qu'elle ne lui connaissait pas. Il avait tranquillement posé sur son bureau la radio qu'elle lui avait tendue trois minutes auparavant. Comme toujours, elle avait pigé tout de suite. Elle avait compris avant même qu'il pince sa lèvre inférieure, se donnant le courage d'énoncer doucement quelques mots crus, quelques mots flous. Des mots qui faisaient penser à la mort et à rien d'autre. Il avait ensuite passé toute une série de coups de fil pour qu'elle se rende à tout un tas de rendez-vous dès le lendemain. Des rendez-vous où l'on allait lui enfoncer des aiguilles aussi grosses que son bras, lui injecter des produits aux couleurs vives et l'installer dans d'énormes machines qui tournent autour d'elle dans des salles où la lumière n'existe pas. C'était tout un tas de rendez-vous avec tout un tas de personnes dont c'est le métier de lui expliquer ce qu'elle devait alors faire ou ne pas faire. C'était des personnes qui lui disaient que non, vraiment, Madame, ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. Oui, parce qu'eux, en fait, ils faisaient ça tous les jours, le coup des aiguilles, des produits bizarres et des machines qui tournent et qui flashent toutes les parties de son corps. Des femmes comme elles, des femmes qui avaient peur, c'était leur routine.

Elle avait peur. Et pourtant, ce n'était pas vraiment à elle que ça arrivait. Non. Car elle était déjà une autre - une autre femme - et c'était tant mieux.

Il y a des mots que l'on a toujours entendus, des mots qui portent l'Angoisse en ce que l'on craint de les prononcer. Pendant un temps, ces mots là n'ont pas réellement d'écho, ils n'ont pas d'identité, ne sont pas tangibles. Ils choisissent eux-mêmes de se tenir à bonne distance, de se mettre en sommeil. Dilettantes, ils traversent les écrans, les salles d'attente, les lèvres des uns et des autres, sans jamais nous enrober pleinement de leur poison. Ils s’immiscent parfois dans de doux homonymes dont on s'amuse, alors utilisés pour désigner une somme de choses qui n'ont rien de comparables à leur profonde violence.

De ces mots là, on ne comprend le véritable sens que lorsqu'ils nous lacèrent le visage de leurs petites mains aux ongles sales. De ces mots là, on ne comprend la réelle intention que lorsque d'un coup de coude dans le thorax ils bloquent durablement tout inspiration, toute expiration.

Le chirurgien lui avait tout expliqué, lentement et avec beaucoup de tact comme tous les professionnels qu'elle avait rencontrés jusque-là. Il avait construit des phrases simples, de la même façon que l'on expliquerait à un enfant angoissé qu'il va devoir passer énormément de temps dans un endroit qu'il déteste. S'adressant aussi au mari, et pour les aider à comprendre, il avait esquissé les contours de sa poitrine sur sa tablette ; il en avait fait le plan, avec des traits, des croix, et des points. Son plan d'attaque, un champ de bataille.

Ce soir-là, plantée devant le miroir de la salle de bain, elle tenait au creux de ses paumes ses deux seins. Beaux, lourds, pleins. Elle appuyait de plus en plus fort, cherchant ce mal qui avait décidé d'y faire son nid, là, sous sa peau, près du cœur. Puis elle relâcha très lentement son étreinte, laissant ses bras retomber le long de son corps. Elle se mit à observer son reflet, sensuelle silhouette de la quarantenaire qu'elle était, imaginant ce qu'il resterait de sa féminité dans quelques heures, dans quelques mois. Elle tira doucement sur ses cheveux blonds, longs de toute une vie. Elle tira plus fort alors. Plus fort, mon amour. Simultanément, les doigts enroulés autour de sa gorge, elle serrait son cou d'une main d'artiste. La respiration coupée, la douleur dans sa tête semblait s’étouffer alors qu'elle écoutait attentivement le rythme des battements de son cœur entre ses tympans. Elle laissait ses ongles s'enfoncer dans sa peau et maintenait leur étau. Plus fort, mon amour, plus fort. 

- Maman ? T'es là ? T'es où ?

Cette voix.
Très vite, elle relâcha la pression sur son cou et verrouilla la porte de la salle de bain. Avec calme et détermination, elle saisit la paire de ciseaux posée sur le rebord du lavabo. Des mèches blondes tombèrent sur le carrelage, l'une après l'autre. Dans un silence fracassant.

mardi 27 octobre 2015

L'audace du larsen


Lili
Easy as a kiss we'll find an answer
Put all your fears back in the shade
Don't become a ghost without no colour
Cause you're the best paint life ever made


C'était sur ces mots-là que tout avait commencé.

Dans une salle de classe anonyme d'un lycée de banlieue, en plein automne rougi des jours qui se couchent tôt. Comme tous les soirs, elle attendait - avec toute l'angoisse que vous lui connaissez - que ce soit à son tour d'être mangée. Ça sentait la sueur sous les cheveux sales et la craie étalée sur les paumes. Oui, vous savez, ça sentait le vieux livre aux pages manquantes et, sur le sol, les tristes chutes grises des taille-crayons rouillés.

Elle parcourait ses petites fiches vertes et cartonnées, à l'écriture régulière et mélodieuse, sans en saisir la moindre ligne. Les fiches vertes, c'était pour les cours de maths. Dans moins d'une heure, on la retrouverait plantée là, bras ballants, le nez à quelques centimètres du tableau irrémédiablement noir et, dans sa nuque, le souffle mauvais d'un khôlleur désabusé. 

A l'autre bout de la salle, lui, comme souvent, cherchait de quoi s'occuper. Il s'approchait d'elle, avec sa dégaine de blond aux épaules trop larges. Il décida alors de s'asseoir tout près, la cuisse droite sur le bout de ses bottes à elle. "Tu devrais écouter ça." Et joignant le mouvement à la parole, il lui colla adroitement son gros casque sur les cheveux.

C'était dans ce geste-là que tout avait commencé.

Ils n'avaient pas tout à fait 20 ans quand ils commencèrent à gratter leurs cordes respectives. Au départ, c'était juste eux deux, une guitare, quelques samples, une boite à rythme et une voix. Sa voix à elle. Sa guitare à lui. Usés par des journées qu'ils ne connaîtront jamais plus éprouvantes que cette année-là, ils sauvaient ce qu'ils pouvaient encore sauver de leur talent qu'ils gardaient pour eux.

L'année suivante, ils étaient un de plus. La boite à rythme, c'était finalement mieux avec des baguettes au bout des biceps. Alors, timides grandes gueules, ils débarquèrent à la Casa Loco, comme trois cons, au milieu de ceux qui - eux - savent ce qu'ils font de leurs doigts. La petite salle aux murs capitonnés sentait la bière et la sueur. Malhabiles, hésitants, ils se mirent à jouer, des heures durant, s'échappant en milieu d'après-midi des traditionnels déjeuners dominicaux. Tout ça prenait forme au détour de soirées entre amis, lorsqu'ils construisaient ensemble ce dont ils avaient toujours nourri leurs oreilles affamées. Tout ça prenait forme quand ils goûtaient le bref silence qui suivait la dernière note de leur morceau et les yeux brillants du cercle fermé de leurs spectateurs.

Deux années passèrent. Ils s'agrandirent, ajoutant alors à leurs cordes celles de deux futurs mariés qu'ils n'imaginaient pas encore si beaux dans le ballet qu'ils conduiront quelques années plus tard aux bras de leurs papas. Les notes des deux unes et des trois autres commencèrent à s'accorder, maîtrisant les larsens qui avaient pourtant fait leur intime renommée. Et tout à coup, la magie opérait ; les regards se relevaient et balayaient ceux des autres. Les sourires se dessinaient alors dans une douce surprise, s'efforçant de rester concentrés, dans l'espoir de ne jamais briser cette audacieuse harmonie qu'ils avaient mis tant de force à bâtir.

Les années firent leur dur travail et séparèrent les chemins sans toutefois en effacer les liens, ces petits cailloux semés dans l'attente de se retrouver plus tard. Aujourd'hui, ensemble, rouillés et anonymes, ils soulevaient leurs verres, comme un salut à la foule qu'ils n'avaient pas eu l'audace et l'arrogance d'imaginer à leur fenêtre. 

dimanche 25 octobre 2015

Rhum-raisin

Voilà maintenant trois ans qu'il était mort son Charly. Trois ans, jour pour jour. Ainsi, depuis ce 25 juillet 2012, Lucette Lababille ne dérogeait pas à la règle. Elle déjeunait chaque jour à la brasserie du coin de la rue. Une 1/2 Badoit, un plat du jour et la tarte du chef. En 45 minutes, l'affaire était pliée. 

Mais aujourd'hui, c'était spécial ; c'était l'anniversaire. Celui de leur mariage, à Charly et à Lucette. Les Lababille en blanc et en trois pièces devant l'curé. 44 ans plus tard, un même 25 juillet, Charly s'endormit doucement sur la banquette de la brasserie, la cuillère de son dernier sorbet rhum-raisin entre le pouce et l'index. Ici même, à cette place, là, juste en face. Y'a pas de hasard, qu'elle pensait. Alors, depuis, elle s'installait toujours au même endroit, voyez, près du bar de la patronne. Tout le monde la connaissait ici. Faut dire, y'avait qu'des habitués, mais elle était la plus fidèle. Ah, ça ! Un mardi qu'elle était tombée dans l'escalier, le patron s'était étonné de pas la voir, sa douce Lucette. C'était pas son genre de sauter un repas, qu'il disait. Y'avait quequ'chose, c'était sûr. Le pif du cuistot, v'savez ? Il avait fait le 18 et en moins de deux ils arrivèrent au 103 de la rue Jean Jaurès. Elle avait voulu lâcher la rambarde pour voir. Ah ! Elle avait voulu faire la gamine, se prouver qu'elle pouvait encore voler. Boudiou ! Chacun de ses vieux os s'en souvient encore !

Je m'asseyais toujours derrière le bar pour l'observer. Et je savais. Je savais qu'aujourd'hui c'était spécial ; c'était l'anniversaire. Tout le monde savait. Pour l'occasion, Lucette avait passé sa longue robe bleue aux franges d'argent, son collier de perles usées et ses sandales blanches un peu trop grises. Le rouge à lèvres maladroitement plaqué autour de sa bouche, elle avait grossièrement étalé un fond de teint trop foncé sur son visage marqué qu'elle ne détestait plus. Mais aujourd'hui, c'était spécial ; c'était l'anniversaire. Fallait faire comme si. Comme s'il était encore là son Charly. Alors elle faisait comme avant ; elle faisait de son mieux. C'était joli la vie avec lui, qu'elle pensait. C'était simple et doux. C'était tout ce qui comptait. Le reste, vous savez…

Je jonglais entre les tables, les assiettes vides empilées sur mon solide poignet tremblant. La salle était comble ce jour-là, comme si l'on s’était donné rendez-vous pour prendre un verre à la santé du mari parti. Les phrases des uns se mêlaient à celles des autres et les mots de Lucette survolaient ce délicieux vacarme.

« V'nez donc voir ma p’tite fille. Beh dites donc faites pas cette tête, on dirait l'croque mort d'la rue Saint-Martin ! Dites, vous pouvez pas dire au patron qu'il m'glisse une coupe rhum-raisin, pour Charly, v’savez, aujourd'hui c'est spécial c'est... »

... L'anniversaire. Oui, je sais Lucette, c'est l'anniversaire. J'étais redevenue cette inconnue derrière le bar mais voilà bien longtemps que ça ne me vexait plus. Je connaissais le récit de leur rencontre par cœur aux Lababille. Je connaissais chaque détail, et surtout chaque mensonge, chaque fantasme, chaque omission. Ce n'était jamais la même histoire ; c'était quand même la leur. Elle mélangeait le passé, le présent, les dates, les roses et les pinceaux. Je déposai la coupe en face d’elle, essayant de l’imaginer, assis là, l’homme de toute une vie. Ses grands yeux bleus rougirent dans un geste habile, comme effectué mille fois, elle effaça définitivement de son regard les traces de sa lucidité. C'est dans toute sa force que je surpris sa seule faiblesse, celle d’aimer encore celui qui part en premier.

mercredi 16 septembre 2015

Congés payés

Tu t’appelleras Martin. Parce que depuis tous ces mois que je t'ai dans la tête, c'est avec ce prénom que je te parle. Je t'ai croisé plusieurs fois, dans les tréfonds du métro parisien brûlant, sur le bord du bassin de la piscine municipale ou encore au centre commercial avant d'aller déjeuner avec lui. Je t'ai porté dans mon ventre ; tu me l'as tordu bien des fois. J'ai souvent imaginé ton histoire. J'ai répété et répété des centaines de détails qui te font exister.

Je t'aperçois hier midi, dans ce parc avec ton sandwich au fromage et ton cookie 3 chocolats. Tu leur as dit oui pour ces vacances à la mer. Tu t'es laissé tenter par ces jolis horizons et une maison avec piscine. Tu n'étais pas bien sûr de toi mais tu as réussi à relativiser ton gros ventre. Tu l'as rendu tout plat, tout bronzé, tout musclé. Juste quelques minutes, le temps d'un SMS qui disait "C'est OK pour moi". Les jours passent, l'été bouscule le printemps et le départ s'approche. Ils ont hâte. Ils ont déjà tout prévu.

S'ils savaient...

Alors, mec, va falloir faire avec maintenant. Va falloir faire avec tes trois bourrelets pyramides qui se détachent sous ton polo. Va falloir oublier ces dizaines de cicatrices nées de tes hanches et qui courent jusqu'à ton nombril, les cicatrices du gamin qui a grandi trop vite. Va falloir assumer les deux blocs de gras que tu as soigneusement fait pousser à la place de tes cuisses, ceux qui s'irritent à force de se frotter l'un contre l'autre dans ton short transpirant.

Et eux ils ont hâte. Ils parlent de vélo, de bains de minuit, de crème solaire. Ils sont libres dans leur corps intact, lisse et sensuel. Tu es étriqué dans le tien, martyrisé, rougi et charnu.

Pour eux ce sont des vacances. Pour toi, c'est aussi une épreuve. Chaque minute. Pour éviter la douleur physique d'un corps inadapté, pour éviter la douleur psychique de leurs jugements silencieux. Tu as beau savoir que la seule épreuve au fond, c'est celle que tu t'infliges, tu as toujours cette boule dans ton gros ventre. Celle qui te donne la nausée tous les matins en enjambant la baignoire.

Tu vas me dire que je t'emmerde. Tu vas me dire que tu sais bien que je n'écris que quand je sombre un peu et qu'à la place je devrais te foutre la paix. Tu le sais bien oui, puisque pour toi c'est pareil.

Allez Martin, arrête un peu. Toi aussi tu m'emmerdes à la fin.

mardi 8 septembre 2015

La pulpe et l'asphalte

Minuit passé. Tu préparais ton sac la veille au soir, en rentrant du resto. Simultanément, tu boulottais ton jambon-beurre salé et laissais traîner ton verre de vin sur la table. Si tu n'avais pas choisi ce boulot de con - comme tu disais - tu aurais mangé des pâtes et un steak devant le JT de 20h. Comme tout le monde, quoi. Au lieu de ça, 7 ans plus tôt, tu avais misé tes économies dans une cuisine de cuisinier, des tables bancales et des chaises en bois avant d'abreuver ta minuscule réserve de quantités astronomiques de farine et de cidre. Alors fallait assumer, fallait que ça tourne, fallait faire manger les gosses. Mais ça, ça ne t'empêcherait jamais de courir.

On se levait tôt, ces jours-là. On grimpait tous les quatre dans ton monospace gris clair, affublés de sweats à capuches et de baskets sales, nos habits du dimanche à nous. Quelques kilomètres plus tard, les pompes dans la boue, on rejoignait la tente de ton club. Ils étaient tous là, tes copains de course à pieds, leurs cuisses bombées sous un collant de polyamide couvrant jusqu'à leurs fines chevilles.  Ça sentait les semelles neuves, le Grany à la pomme et la crème de massage.  Tu serrais des mains et l'on secouait doucement ma petite épaule déjà solide. Tu donnais les instructions à maman pour que l'on puisse suivre au mieux la course avant de filer t'échauffer dans ton coin, à ton rythme. Ton propre coach. 

Des années durant, je t’ai encouragé, papa, sur les routes, sur les pistes, dans les bois. Aujourd'hui et pour toujours, je me souviens de ces nombreux dimanches matins à t'attendre avec Lucas près du point de ravitaillement. Nous tenions nos bras tendus vers ton passage à 17km/h, des quartiers d'orange dans nos petites paumes rougies par le froid et le gobelet en équilibre entre l’index et le pouce. Concentrés.

Les yeux aguerris, je te voyais toujours arriver de loin, ton mètre soixante-dix mangé par ton maillot noir, jaune et rouge. C'était ton style que je reconnaissais. C'est ton style que je reconnais toujours, à la souplesse qu'il inspire, la tête penchée sur le côté. La pointe de tes baskets frappait le sol sous de longues et légères foulées naturelles. Tu étais rapide, facile, solide. Comme Lucas, quand il remportera les régionaux, tenant aisément la corde de son 3000m steeple. 

A ton passage, il fallait hurler des encouragements de toutes nos forces, comme si c’était la course de ta vie. D'ailleurs, pour nous, c’était toujours la course de ta vie. Ravi de nous apercevoir sur le bord de la route, sur le bord de la piste, mais happé par ton effort, tu levais ton bras, la main grande ouverte accompagnant ton sourire sans faille. Tu attrapais l'orange et en agrippais la pulpe avant d'arroser ton visage rosé pour affronter les kilomètres qu'il te restait à avaler, parfois par dizaines.

Nous nous précipitions alors vers la ligne d'arrivée pour vous retrouver, tes endorphines et toi. Épuisé mais heureux, tu te désaltérais longuement, saluait les essoufflés avant de consulter la feuille volante des résultats. Nous restions rarement pour le podium, quand bien même tu aurais souvent dû y monter. Tu avais encore le service d'hier dans les pattes ; il était vite temps de rejoindre la maison,

On se levait tôt ces jours-là. J'ai fini par m'en lasser, je suis devenue cette adolescente qui s'en fout. Aujourd'hui, je suis cette adulte qui se souvient. Celle qui se souvient de la pulpe entre ses dents et qui regrette l'odeur de l'asphalte. Depuis toujours, il y a dans ma tête des villes qui sentent l’orange, la sueur et la boue sous tes Asics.